Il y a quelque chose de profondément inquiétant à voir le président des États-Unis voler au secours de l'économie russe pendant que les missiles de Vladimir Poutine continuent de s'abattre sur l'Ukraine.
Et plus inquiétant encore : à force de répétition, l'inacceptable finit par devenir banal.
À quelques semaines des élections américaines de mi-mandat, le 3 novembre, les événements s'accélèrent. Washington assouplit les sanctions contre le diesel russe. Donald Trump condamne les frappes ukrainiennes sur les raffineries de l'agresseur. Marine Le Pen annonce vouloir couper l'aide financière française à Kiev si elle accède à l'Élysée.
Pendant ce temps, la Russie poursuit ses bombardements.
On en arrive à cette situation ahurissante : celui qui se défend est réprimandé, celui qui attaque retrouve des débouchés commerciaux.
Et tout cela au nom de la paix, naturellement.
La cinquième colonne n'est plus une invention de romancier
Le terme est ancien. Il désigne ceux qui, à l'intérieur d'un pays, travaillent clandestinement pour une puissance extérieure.
Pendant longtemps, évoquer une cinquième colonne russe dans les démocraties occidentales faisait sourire. Certains vous regardaient comme si vous aviez abusé des romans de John le Carré.
Mais les enquêtes américaines et européennes ont établi l'existence d'opérations russes de désinformation, de cyberespionnage, de sabotage et d'ingérence électorale.
En Allemagne, le 12 octobre dernier, les responsables du renseignement ont décrit une véritable guerre de l'ombre : manipulations de l'information, sabotages et projets d'assassinat attribués aux services russes.
Ce n'est plus du cinéma d'espionnage. C'est l'actualité européenne.
Bien entendu, il existe une différence entre un espion recruté, un intermédiaire intéressé et un responsable politique dont les choix servent les intérêts de Moscou.
Mais la diversité des moyens employés par le Kremlin ne rend pas la menace moins sérieuse. Elle la rend plus difficile à combattre.
Trump et la Russie : dix ans de questions embarrassantes
Revenons à 2016.
L'enquête bipartisane du Sénat américain a documenté les opérations d'ingérence russes et les contacts particulièrement préoccupants entre l'entourage de Donald Trump et des personnes liées au renseignement russe.
Paul Manafort, directeur de campagne de Trump, avait notamment partagé des informations électorales avec Konstantin Kilimnik, identifié par le Trésor américain comme agent des services russes.
L'enquête Mueller n'a pas établi de conspiration criminelle entre la campagne Trump et le gouvernement russe. Cette précision est importante.
Mais elle n'efface ni les opérations d'ingérence ni les vulnérabilités mises au jour par le Sénat.
Et aujourd'hui ?
Donald Trump facilite de nouveau les exportations de diesel russe, dans un contexte de flambée des prix de l'énergie. Il condamne les attaques ukrainiennes contre les raffineries russes, alors que Moscou poursuit ses bombardements des infrastructures énergétiques ukrainiennes.
L'administration américaine avance des motifs économiques et diplomatiques. Le Kremlin, lui, bénéficie d'un assouplissement des sanctions et d'une pression accrue sur Kiev.
On peut débattre des intentions de Trump. On peut beaucoup moins facilement ignorer les conséquences de ses décisions.
Marine Le Pen : la mémoire des banques russes
En France, Marine Le Pen n'est heureusement pas aux commandes de la politique étrangère. Elle demeure une responsable politique de premier plan, capable d'influencer le débat national.
Et son histoire russe n'a rien d'une invention.
En 2014, le Front national contractait un prêt de 9,4 millions d'euros auprès d'une banque russe.
En 2017, Marine Le Pen était reçue personnellement par Vladimir Poutine au Kremlin, quelques semaines avant l'élection présidentielle française.
En 2023, la commission parlementaire d'enquête sur les ingérences étrangères qualifiait son parti de « courroie de transmission efficace » du Kremlin. Le RN contestait vivement cette conclusion.
Le prêt a depuis été remboursé. Aucune contrepartie secrète n'a été démontrée.
Mais les relations politiques, elles, appartiennent à l'histoire et ne disparaissent pas avec le dernier virement bancaire.
Et voilà qu'en octobre 2026, Marine Le Pen annonce vouloir mettre fin à l'aide financière française à l'Ukraine six mois après une éventuelle accession à la présidence.
Elle invoque les finances françaises. C'est son argument politique.
Reste une question dérangeante : à qui profiterait stratégiquement la réduction du soutien français à un pays envahi par la Russie ?
Il n'est pas nécessaire d'inventer une instruction venue de Moscou pour poser cette question.
L'Europe, coupable idéale
Le plus frappant est peut-être ailleurs.
Dans les discours du Kremlin, l'Europe est régulièrement présentée comme responsable de l'affrontement avec la Russie.
Donald Trump reproche aux Européens leurs politiques économiques, leurs dépenses militaires et leurs positions internationales.
Marine Le Pen dénonce depuis longtemps le fonctionnement de l'Union européenne et défend une politique étrangère française plus autonome.
Ces positions ne sont pas identiques, leurs motivations non plus.
Mais leur convergence peut fragiliser ce qui constitue précisément un obstacle aux ambitions russes : la cohésion des démocraties occidentales.
Diviser l'Europe, affaiblir ses alliances, rendre l'aide à l'Ukraine politiquement insupportable, installer le doute sur la capacité des démocraties à se défendre : voilà des résultats dont Moscou peut tirer avantage.
Et pendant que les capitales occidentales s'écharpent, les Ukrainiens continuent de mourir.
Aux États-Unis, qui peut encore intervenir ?
C'est ici que la situation devient véritablement préoccupante.
Que faire lorsqu'un président américain adopte des décisions qui paraissent contraires aux intérêts stratégiques traditionnellement défendus par son propre pays ?
L'armée pourrait-elle intervenir ? Les services secrets ? Le Congrès ?
La réponse est moins spectaculaire qu'un scénario de cinéma.
Les agences de renseignement américaines peuvent rechercher des ingérences étrangères, documenter des menaces et transmettre leurs conclusions aux autorités compétentes. Elles ne peuvent pas renverser légalement un président parce qu'elles désapprouvent ses décisions.
L'armée n'a pas davantage ce pouvoir. Son devoir est de servir la Constitution, non de se substituer aux institutions civiles.
Le Congrès, en revanche, dispose de pouvoirs considérables : enquêtes parlementaires, contrôle budgétaire, législation, contrôle politique de l'exécutif.
Il peut même engager une procédure de destitution. Mais il faut, après une mise en accusation par la Chambre des représentants, une majorité des deux tiers des sénateurs présents pour condamner et destituer le président.
Quant au 25e amendement, il concerne l'incapacité du président à exercer ses fonctions. Ce n'est pas un moyen de sanctionner une politique étrangère jugée désastreuse.
Autrement dit, les États-Unis ne manquent pas de mécanismes constitutionnels. La question est de savoir si leurs responsables politiques accepteront de les utiliser lorsqu'ils le jugeront nécessaire.
Et surtout, sur quelles preuves.
Car une politique favorable aux intérêts russes ne constitue pas automatiquement un crime, même lorsqu'elle scandalise les alliés traditionnels de Washington.
Un coup d'État pour sauver la démocratie ?
Voilà le paradoxe le plus dangereux.
Lorsqu'une démocratie semble perdre le contrôle d'elle-même, la tentation du recours exceptionnel surgit : un général, un chef des services secrets, quelques responsables déterminés qui remettraient brutalement les choses en ordre.
Mais sauver la démocratie en suspendant ses règles reviendrait à lui infliger précisément ce que ses adversaires souhaitent lui faire subir.
Un coup d'État militaire aux États-Unis serait une catastrophe constitutionnelle et un formidable argument pour la propagande autoritaire.
La véritable épreuve est donc ailleurs : dans la capacité des tribunaux à juger librement, du Congrès à contrôler l'exécutif, des journalistes à enquêter et des citoyens à disposer d'une information fiable.
Les élections de novembre constituent une étape importante de ce fonctionnement institutionnel. Elles ne permettront pas de remplacer le président, mais elles peuvent modifier les moyens de contrôle parlementaire.
L'enjeu dépasse largement un homme.
Et si le désordre était devenu la méthode ?
Nous voici entrés dans une époque où les crises se superposent : guerres, sabotages, manipulations numériques, affrontements idéologiques, menaces militaires et déstabilisation économique.
Chaque événement chasse le précédent. Chaque scandale prépare le suivant.
On finit par ne plus savoir ce qui relève de l'accident, de l'improvisation ou d'une stratégie délibérée.
C'est précisément ce qui rend la guerre hybride si redoutable : elle entretient l'incertitude, disperse les réactions et use progressivement la résistance des sociétés.
Pendant que nous cherchons le prochain scandale, les transformations les plus profondes deviennent presque invisibles.
Il n'est pas nécessaire de conquérir une démocratie lorsque ses divisions suffisent à paralyser sa réponse.
Remettre l'église au centre du village
On peut souhaiter des négociations avec Moscou. On peut discuter du coût de l'aide à l'Ukraine. On peut critiquer les gouvernements européens et la diplomatie américaine.
Tout cela appartient au débat démocratique.
Mais il faut conserver quelques repères élémentaires.
La Russie a envahi l'Ukraine. Elle poursuit une guerre qui frappe massivement les populations civiles. Ses services conduisent des opérations d'influence et de déstabilisation à l'étranger.
Ce sont des faits.
Les relations anciennes de Donald Trump et de son entourage avec des acteurs russes ont fait l'objet d'enquêtes officielles. Les liens financiers et politiques passés du Front national avec la Russie sont documentés.
Ce sont également des faits.
Ce qui demeure à démontrer ne doit pas être présenté comme acquis. Mais ce qui est établi ne doit pas être noyé dans une prudence confortable.
À force de craindre les mots, on finit parfois par ne plus voir les actes.
La question n'est donc pas seulement de savoir si le Kremlin dispose d'agents dans les démocraties occidentales. Nous savons qu'il en a utilisé.
La question est de comprendre jusqu'où ses opérations clandestines, ses relations politiques et les décisions prises au grand jour peuvent produire des résultats convergents.
Et surtout, si les démocraties sont encore capables d'y répondre sans renoncer à ce qui fait leur force.
Car Poutine n'a pas nécessairement besoin de diriger Washington pour tirer profit des décisions de Washington.
Il lui suffit parfois que les portes s'ouvrent toutes seules.
Sources et références
Franc-Tireur — édition du 14 octobre 2026, « Du diesel et du sang ».
Département du Trésor américain — sanctions et activités d'ingérence russes, avril 2021.
Commission du renseignement du Sénat américain — enquête sur les ingérences russes dans l'élection de 2016.
Assemblée nationale française — commission d'enquête sur les ingérences étrangères, 2023.
Constitution Annotated — Congrès américain — procédure de destitution et 25e amendement.




