Le Phoque et le Flet

le phoque et le flet

En période électorale, les promesses montent comme la marée. Au Tréport, un phoque brandissant un flet au-dessus des vagues nous a rappelé qu'on ne hisse pas toujours quelqu'un pour son bien. La Fontaine aurait peut-être souri ; nous avons osé la fable.

Une scène, au large des falaises

La photo circule : un phoque, tête hors de l'eau, tient un flet dressé vers le ciel comme un trophée. Le poisson plat semble contempler le paysage. Quelques secondes plus tard, il n'en contemplera plus aucun.

Le flet a ses deux yeux du même côté du corps. La fable lui prête un travers de plus : ne regarder que vers le haut, vers ce qui brille. Il n'en fallait pas plus pour une histoire.

Le Phoque et le Flet

Au pied des murs crayeux où le Tréport s'adosse,
Vivait un Flet, tapi dans le creux d'une fosse,
Plat comme une semelle et le nez dans le sable.
Il avait, de nature, un défaut remarquable :
Ses deux yeux, d'un seul flanc, regardaient vers le haut,
Et du monde il n'avait jamais vu que les flots.
« Ah ! soupirait-il chaque jour,
Que ne puis-je une fois monter jusqu'au grand jour,
Voir la falaise blanche et la ville alentour ! »

Un Phoque l'entendit ; c'était un fin compère,
Venu de la baie proche, au ventre débonnaire.
« Ami, dit-il, ta plainte est juste et me désole :
Un poisson si bien fait mérite qu'il s'envole.
Vivre à plat, est-ce donc, dis-moi, ton seul lot ?
Viens sur mon nez : je vais t'élever hors de l'eau.
Tu verras le Tréport, sa plage et ses galets,
Et l'église en haut, et le phare, et les filets. »

Le Flet, ravi, se laisse prendre
À ce discours si plein d'attraits ;
Le Phoque, sans se faire attendre,
Le hisse droit vers le ciel frais.
Le Flet vit tout : la craie, et le port, et la foule,
Les maisons sur la craie et la mer qui s'enroule.
Il n'eut pas le loisir d'en voir bien davantage :
Le Phoque avait promis la vue, et non le voyage.
Un coup de mâchoire, et bonsoir.
Le Flet, qui voulait tant tout voir,
Eut du monde, à la fin, la plus courte visite :
Il vit la ville en haut, puis l'estomac ensuite.

Électeurs, qui rêvez qu'on vous hisse au pinacle,
Craignez le beau parleur qui vous promet miracle.
Qui vous flatte et vous lève à la veille du vote
Vous sert, le lendemain, en friture ou papillote.
Votez donc, mais les yeux ouverts des deux côtés :
Le Flet ne voyait qu'en l'air, et fut avalé.

Pourquoi cette fable, maintenant

Chaque campagne a ses phoques aimables. Ils ne promettent pas forcément des absurdités : ils repèrent une envie légitime, celle de voir plus loin, et proposent de la combler. Le Phoque a d'ailleurs tenu parole : le Flet a vu la ville. Il n'a simplement pas demandé le prix du voyage.

Le piège n'est pas d'être ambitieux pour sa commune ou son pays. Le piège, c'est de ne regarder que vers le haut, comme le flet, et d'oublier de demander qui nous porte, et pourquoi.

Avant de glisser un bulletin, trois questions suffisent souvent :

  • Qui paie ? Une promesse sans coût annoncé est une promesse sans adresse.
  • Qu'y gagne celui qui promet ? Ce n'est pas un crime d'y gagner, mais il faut le savoir.
  • Que se passe-t-il le lendemain ? Un programme se juge à son deuxième jour, pas à son affiche.

Le flet a deux yeux du même côté. Certains électeurs en ont un de chaque côté, et parviennent tout de même à ne rien voir.

— La Tête sur le Billet

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