À l'approche de la présidentielle française de 2027, les promesses de renaissance fleurissent. Nouvelle France, révolution, grandeur retrouvée : chacun possède sa recette du bonheur collectif. Mais à force de vouloir nous sauver, certains seraient-ils tentés de nous dicter comment vivre ? Et si nous redécouvrions la tolérance, le doute et une vieille vertu devenue suspecte : la modestie ?
Le paradis est pour demain. Comme toujours.
Il y a quelque chose de fascinant chez ces personnages qui surgissent régulièrement dans l'histoire pour nous annoncer qu'ils ont enfin trouvé la solution à tous nos malheurs.
Le monde va mal ? Ils vont le reconstruire. La société est injuste ? Ils vont la transformer. Les institutions sont imparfaites ? Ils vont les remplacer. Les citoyens sont divisés ? Ils vont les réconcilier, éventuellement malgré eux.
Leur assurance est admirable. Ils connaissent les causes de nos difficultés, désignent les responsables et promettent un avenir lumineux. Il ne reste qu'une petite formalité : leur confier le pouvoir.
En cette année 2026, alors que la France se prépare à une nouvelle élection présidentielle, les marchands de bonheur ont rouvert boutique. Chacun propose sa renaissance nationale, sa rupture historique, son grand changement.
Le bonheur serait à portée de bulletin de vote. Il faudrait simplement penser à demander la notice, les contre-indications et les conditions de remboursement.
Quand le bonheur devient obligatoire
L'histoire offre malheureusement quelques exemples de ce qui peut arriver lorsqu'une utopie cesse d'être une aspiration pour devenir une obligation.
Le 17 avril 1975, les Khmers rouges entrent dans Phnom Penh, capitale du Cambodge. Leur projet est de construire une société nouvelle, débarrassée des anciennes structures et des influences qu'ils jugent corruptrices. Ils vident les villes, déportent les populations vers les campagnes, imposent le travail forcé et persécutent ceux qui ne correspondent pas au modèle révolutionnaire.
Entre 1975 et 1979, près de deux millions de Cambodgiens meurent, victimes des exécutions, des privations, de la faim et des conditions imposées par le régime.
On avait promis un homme nouveau. On a surtout fabriqué des morts.
Précisons-le immédiatement : assimiler nos mouvements politiques contemporains aux Khmers rouges serait une absurdité historique et une injustice envers leurs victimes. Le Cambodge sortait d'une guerre civile, et les circonstances n'ont rien de comparable.
Mais la mécanique intellectuelle mérite réflexion : que se passe-t-il lorsqu'on s'imagine qu'une société parfaite justifie tous les sacrifices, y compris ceux qu'on impose aux autres ?
« Nouvelle France » : que devient l'ancienne ?
Revenons à notre actualité. Lors de son meeting à Saint-Denis, le 7 juin 2026, Jean-Luc Mélenchon a consacré une partie de son discours à ce qu'il appelle la « nouvelle France ».
Il décrit une société transformée par les générations, les modes de vie, le travail, les droits nouveaux et les apports de l'immigration. Il revendique une formule inclusive, destinée à faire reconnaître la France telle qu'elle est devenue. Cette intention mérite d'être entendue dans ses propres termes, et non caricaturée.
Il affirme aussi, à propos de ses opposants : « Eux vivent dans le passé, pas nous. » Cette formule, replacée dans un discours politique de rupture, invite tout de même à poser une question.
Que devient celui qui ne se reconnaît pas dans cette « nouvelle France » ? Est-il simplement un citoyen qui pense autrement, ou se voit-il symboliquement rangé dans le rayon des antiquités ?
Un slogan, même provocateur, ne prouve évidemment aucune intention totalitaire. Mais il serait dommage de renoncer à interroger les mots sous prétexte qu'ils promettent un avenir généreux.
Car la France n'est pas un logiciel. On ne supprime pas l'ancienne version pour installer la nouvelle en espérant que les utilisateurs s'adapteront.
Une nation se transforme sans effacer ses habitants. Elle est faite de générations, de traditions, d'apports nouveaux, de mémoires contradictoires et de citoyens qui n'ont pas tous la même idée du progrès.
À l'autre bout du spectre politique, les discours qui promettent de retrouver une France prétendument pure et immuable appellent la même vigilance. La nostalgie peut, elle aussi, devenir une machine à exclure.
Une société appartient aussi à ceux qui ne partagent ni ses enthousiasmes ni ses nostalgies.
Les jeunes, clientèle privilégiée des prophètes ?
C'est ici que se situe peut-être ma principale inquiétude.
La jeunesse a de bonnes raisons de vouloir transformer le monde. Quand on découvre les inégalités, les crises, les guerres et les incertitudes, il est naturel de vouloir autre chose. Heureusement ! Une société dont les jeunes ne rêveraient plus serait une société bien fatiguée.
Mais le désir de changement offre un terrain favorable aux vendeurs de certitudes. À celui qui cherche son avenir, il suffit de souffler que tous ses problèmes ont une cause unique, que les coupables sont connus et que le bonheur arrivera dès qu'on les aura écartés.
Selon les tribunes, les responsables désignés changent : les riches, les étrangers, les élites, les immigrés, les générations précédentes, les capitalistes ou les « mondialistes ». La mécanique reste la même : fabriquer une explication simple et une communauté de convaincus.
Les réseaux sociaux ajoutent parfois leur petite musique. Un slogan rageur tient dans une vidéo de trente secondes ; le doute, les nuances et les conséquences concrètes d'un programme ont plus de peine à s'y faire entendre.
Il serait injuste de considérer les jeunes comme plus naïfs que leurs aînés. L'histoire montre assez que l'aveuglement politique n'a pas d'âge.
Justement : nous leur devons mieux que des leçons désabusées. Nous devrions leur transmettre le goût des questions, y compris celles qui dérangent leur propre camp. Un jeune qui ose contredire son chef est peut-être plus libre que celui qui en récite parfaitement les slogans.
Le dangereux confort d'avoir toujours raison
Il existe une différence fondamentale entre défendre une conviction et prétendre posséder la vérité.
Dans le premier cas, on argumente, on écoute, on cherche à convaincre. Dans le second, celui qui n'est pas d'accord devient suspect. On le juge d'abord mal informé, puis immoral. Dans les dérives les plus graves, on lui conteste jusqu'au droit de participer au débat.
Voilà la tentation dont nous devrions nous méfier, quelle que soit notre sensibilité politique : celle qui transforme un adversaire en ennemi.
Une parole outrancière ne conduit pas automatiquement à la violence et encore moins au totalitarisme. Mais l'habitude de nier la légitimité de l'autre abîme le terrain sur lequel repose toute discussion démocratique.
On peut combattre des idées sans vouloir faire taire leurs défenseurs. On peut dénoncer une injustice sans détester une catégorie entière de personnes. Et l'on peut souhaiter une profonde transformation de la société sans considérer ceux qui hésitent comme des obstacles à supprimer.
Et cela, convenons-en, demande parfois un effort considérable.
Nos démocraties sont solides. Pas indestructibles.
L'Europe de 2026 n'est pas un continent au bord d'un nouveau Cambodge. Nos sociétés disposent d'élections, de tribunaux, de médias pluralistes, d'associations et de contre-pouvoirs. Ce serait faire bon marché de ces protections que de présenter toute querelle politique comme le prélude d'une terreur.
Pour autant, elles ne sont pas éternelles.
Le rapport Global State of Democracy 2026 d'International IDEA relève, pour l'Europe, 77 reculs et 42 améliorations parmi les facteurs démocratiques évalués entre 2020 et 2025. Il s'agit de variations d'indicateurs, non d'un décompte de pays devenus autoritaires. Le rapport souligne d'ailleurs la diversité des situations européennes.
Ces chiffres ne prédisent aucune catastrophe. Ils rappellent simplement que les libertés peuvent aussi perdre du terrain.
L'histoire européenne devrait nous avoir débarrassés de cette idée commode : une société instruite, cultivée et prospère serait nécessairement immunisée contre les aventures autoritaires.
On peut avoir des universités prestigieuses, des philosophes illustres et des bibliothèques magnifiques, puis connaître malgré tout des effondrements politiques terrifiants.
La civilisation n'est pas un vaccin administré une fois pour toutes.
Et si nous réapprenions la modestie ?
À force d'entendre ceux qui prétendent avoir toutes les solutions, je me demande si la vertu politique la plus urgente ne serait pas la modestie.
Admettre que la société est compliquée. Qu'une décision généreuse peut produire des conséquences inattendues. Qu'un adversaire peut parfois avoir raison. Et que nos propres convictions méritent, elles aussi, d'être examinées.
Ce n'est pas renoncer à agir. C'est refuser de confondre l'action politique avec une mission sacrée.
J'aimerais entendre davantage de responsables expliquer ce qu'ils ne savent pas, reconnaître les limites de leurs propositions et admettre qu'aucune élection ne transformera miraculeusement des millions de vies.
Ce serait moins spectaculaire qu'un meeting où l'on promet de changer le cours de l'histoire. Mais peut-être plus rassurant.
La démocratie ne garantit ni le bonheur ni des dirigeants infaillibles. Elle offre quelque chose de plus précieux : la possibilité de contredire ceux qui gouvernent, de les remplacer et de continuer à vivre ensemble après une défaite électorale.
Le bonheur n'a pas besoin de gourou
Je ne crois pas aux paradis politiques. Je crois aux améliorations patientes, aux compromis parfois insatisfaisants, aux réformes imparfaites et à cette étrange capacité des êtres humains à construire quelque chose ensemble malgré leurs désaccords.
Je crois aussi qu'il faut laisser aux jeunes leur enthousiasme, leurs révoltes et leur droit de vouloir un monde meilleur. Ce serait bien triste de leur léguer nos désillusions comme unique programme politique.
Mais nous leur devons au moins un conseil : ne confiez jamais votre liberté à quelqu'un qui prétend savoir mieux que vous ce qui fera votre bonheur.
Méfions-nous des chefs qui ne se trompent jamais, des mouvements qui ont réponse à tout, des militants qui ne supportent plus les questions et des promesses qui exigent toujours de désigner un ennemi.
Lorsqu'on vous annonce une société entièrement nouvelle, demandez donc quelle place y sera réservée à ceux qui voudraient conserver une part de l'ancienne. La réponse sera probablement plus instructive que le programme.
Car enfin, les marchands de bonheur promettent le bonheur à tout le monde.




